John Cage "Uncaged" Fêté au MAC de Lyon et à la Cité de la Musique

John Cage "Uncaged" Fêté au MAC de Lyon et à la Cité de la Musique
John Cage, Courtesy Cité de la Musique
(© Vincent Mentzel/HH-REA)

C’est un double anniversaire que l’on célèbre en 2012. Le centenaire de la naissance de John Cage et les 20 ans de sa mort — l’artiste s’est éteint en 1992 à New York où il vivait avec son compagnon depuis 50 ans le chorégraphe Merce Cunningham. John Cage est alors encore conseiller musical de la compagnie de danse. Il vient de composer sa dernière partition pour chronomètre, « Four6 ». Quand il décède à l’âge de 80 ans, cet élève de Schönberg, plasticien, philosophe et compositeur, père du happening, membre du mouvement Fluxus et du groupe de musique expérimentale ZAJ, a déjà révolutionné le monde de la musique. Désormais, le bruit et le silence (sa pièce 4’33’’) ont leur place dans les salles de concert. L’harmonie n’est plus un passage obligé. Le hasard remplace la subjectivité de l’auteur (il tire les partitions selon l’art de divination chinoise Yi-King). John Cage invente une musique libre de son passé, sans intentions ni hiérarchie.

 

John Cage et Satie

Sur la vie et le parcours de John Cage, Marcel Duchamp, l’écrivain Henri David Thoreau, Jasper Johns et bien sûr Merce Cunningham, ont laissé leur empreinte. Mais encore le compositeur français Erik Satie, « inépuisable comme un champignon » et que John Cage adapte et fait connaître à l’international — en septembre 1963 il organise à New York la première interprétation intégrale des « Vexations », soit 19h de concert à partir de la répétition d’un même motif ! « Pour être intéressé par Satie, il faut commencer par être désintéressé, accepter qu’un son soit un son qu’un homme soit un homme, abandonner ses illusions sur les idées d’ordre, d’expression des sentiments et tout le reste du boniment esthétique dont nous avons hérité » dira John Cage de son « maître » en 1958. Les deux hommes partagent cette même volonté de rompre avec les conventions et l’histoire de la musique.

C’est cet aspect de l’héritage cagien que le Musée d’art contemporain de Lyon met en avant jusqu’au 30 décembre. La forme de l’exposition pensée par Laura Kuhn, la directrice du John Cage Trust de New York, rend hommage à la dimension expérimentale de l’œuvre. Au premier étage, les morceaux sont diffusés de façon « aléatoire et spatialisée » à l’image même de la méthode compositionnelle de John Cage. Le deuxième étage présente les œuvres directement inspirées par Erik Satie, comme « The first Meeting of The Satie Society », un objet hybride entre performance, sculpture et musique.

Les « Ryōan-ji » à la Cité de la musique

Côté composition, rien n’est impossible à celui qui n’hésite pas à jouer du cactus comme d’un instrument à corde ou à introduire des vis et des clous sous le couvercle d’un piano (ainsi « préparé ») pour en modifier le son. La Cité de la musique à Paris revisitait le week-end dernier quelques « classiques » de l’avant-garde cagienne. Le guitariste Marc Ribot reprenait « Variations I » et « Sonata for Two Voices », le Quatuor Arditti les œuvres pour cordes « String Quartet in Four Parts » et « Music for Four », la chorégraphe Olivia Grandville les Ryōan-ji avec l’ensemble Hiatus.

Les Ryōan-ji font référence au jardin de pierres zen éponyme, que John Cage visite à Tokyo en 1962 et qui lui inspire en 1983 une série de dessins et cinq partitions successives pour voix, contrebasse, hautbois, trombone, flûte, toutes accompagnées par une même ligne de percussion. John Cage a composé ses Ryōan-ji comme un jardin. Les glissandi interprétés de façon aléatoire par chaque musicien symbolisent les rochers. Ces soli sont ici superposés dans une même œuvre et confiés à cinq musiciens et six danseurs.

L’adaptation d’Olivia Grandville est remarquable en cela qu’elle saisit toute la dimension plastique et spatiale de l’écriture de John Cage, sa structure ouverte et imprévisible. Les musiciens se déplacent autour de la scène-jardin. Leur partition est diffractée et répétée dans l’espace. Les danseurs s’immobilisent en des corps minéralisés ou glissent comme des salves de notes. Mais le paysage chorégraphique composé et recomposé devant nous, qui fait visuellement écho à la musique, s’empêtre dans sa narrativité. Olivia Grandville semble avoir pris le contre-pied du principe d’indépendance danse/musique élaboré par Cage/Cunningham. Les deux dialoguent explicitement ensemble. Une certaine forme d’abstraction est naïvement relayée par des mouvements du quotidien, des combats de shifumi. Même immobile, la danse remplit un peu trop les vides et les silences que les partitions de John Cage nous donnent justement à écouter. Elle parasite la neutralité cagienne. On finit donc par fermer les yeux pour pouvoir entendre avec innocence cette musique sans finalité, qui explore des surfaces et ne va nulle part ailleurs que dans le présent, et qui est toujours une expérience unique.