Chez Karsten Greve, Lucio Fontana en poésie humaine

Lucio Fontana, "Figure femminili distese," 1939. Gypse, peinture
(Courtesy Galerie Karsten Greve)

PARIS – La griffe de Lucio Fontana en est véritablement une. Les plus connus des Concetto Spaziale de l’artiste italien, tableaux intensément monochromes aux déchirures entre interventions précisément chirurgicales ou attaques impétueuses, font figure inévitable à toute foire d’art ou de design. Fontana, né en 1899 en Argentine et mort en 1968, est alors reconnu par le grand public pour sa ligne minimaliste, une perspective bien réductrice de son œuvre, semblant surtout taillée pour le marché contemporain.

D’ou la grande importance de l’exposition actuelle à la Galerie Karsten Greve, resituant l’associé de l’Arte Povera dans un champs poétique bien plus classique, avoisinant à la fois l’abstrait, l’Impressionniste et surtout l’Expressionniste.

Pour « Lucio Fontana - Sculptures », ou « Io sono uni scultore e non un ceramista » (Je suis un sculpteur et non un céramiste), la galerie à rassemblé 37 œuvres rarement vues, mais non moins admirées, créées entre 1936 et 1960. On y découvre la forte influence que l’artiste à rapporté d’abord depuis la Manufacture National de Sèvres en 1937, puis de la briqueterie d’Albisola, mais aussi auprès de l’association Abstraction-Création, qu’il rejoignait à Paris, en 1935.

C’est de 1947 à 1952 que Fontana fondait le Mouvement spatialiste sur le fond de manifestes qui cherchaient à unir le temps et l’espace, conceptuel aussi bien que formel. Il est alors remarquable que, tout au long de cette exercice intellectuel, l’artiste continuait de créer ses sculptures figuratives qui, dans l’ensemble de son œuvre peuvent maintenant paraître moins iconiques ou introspectives, sans pour autant en devenir moins personnelles.

L’exposition ouvre sur son œuvre la plus intime et évocatrice, le paysage de mer et de soleil Le Sirene de 1950. Comme si cassée en plusieurs morceaux alors alignés, l’œuvre parait bien rude pour son thème, mais dans ses lignes imparfaites et impulsives se retrouve un certain mouvement que l’on apparente alors aisément aux vagues et les rayons de soleil. On note aussi d’emblée le style de Fontana sculpteur, une préférence pour les arêtes vives et chaque pièce comme l’aboutissement d’un mouvement, laissant la liberté d’un résultat non poli. C’est cette même technique qui rend aux sculptures les plus trônantes - dont très grand Il Guerriero - une puissance qui bénéficie de n’être qu’à peine maitrisée.

Dans l’ensemble, les sculptures de Fontana paraissent comme des antithèses aux tableaux monochromes, une pause à la philosophie mesurée pour contempler l’émotion brute de la vie, la religion, la force de l’homme et l’histoire, de l’antiquité hellénistique et romaine aux calvaires d’un Hyeronimus Bosch, deux influences qui se voient dans les luttes et tourmentes, tantôt des valses masculines, tantôt une virilité destructrice, qui animent des sculptures figuratives-abstraites Battaglia de 1947-1948. Dans une même lignée, Assunzione (1947) évoque le chaos du discours politique. Un quatuor de crucifix semblent montrer le Christ aussi bien enrobé qu’enlevé par ce qui est à la fois son support et son fardeau.

Deux œuvres se démarquent entièrement : l’une, Figure femminili distese, ressemblant à un morceau de bois coupé comme La Source (Nu Allongé) de Renoir, et l’autre un crocodile sournois, d’ailleurs aussi un motif préféré de Mario Merz, l’un des piliers de l’Arte Povera. L’exposition présente aussi plusieurs vases aux motifs de luttes anciennes, un duo de Concetto spaziale en terre-cuite, comme l’un des fameux tableaux rendu sur trois dimensions, des plats et une série de stylo bille et encre de Chine sur papier.

Le meilleur demeure toutefois le moins caractéristique de Lucio Fontana, un coté de l’artiste ici merveilleusement illuminé. Ce n’est d’ailleurs pas le premier coup réussi de Karsten Greve, qui avait aussi ainsi révélé les fins points de Yannis Kounellis, autre artiste d’après-guerre apparenté à l’Arte Povera, l’année dernière.

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Cliquez sur le diaporama pour découvrir quelques œuvres de l’exposition « Lucio Fontana - Sculptures » à la Galerie Karsten Greve.

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